jeudi 6 mars 2014

& Sous la canopée



La pirogue glissait rapidement sur l'eau. Ils entrèrent dans un canal qui débouchait de l'autre côté de la rivière. Il était très étroit et l'embarcation y passait de justesse. Ils pointèrent la pirogue vers le canal. Ils avançaient lentement, tête baissée, à cause des branches qui pendaient au-dessus de l'eau.
Après avoir fait une centaine de mètres, ils aperçurent en aval, un espace moins dense sur la rive du canal, une courte entaille dans cette forêt luxuriante et oppressante, un peu comme une petite cicatrice dans la moustache d’un blessé de guerre.

Une… deux… trois amples coulées de bâton dans l'eau jaune dite blanche et les voilà sur la berge !


Ils se retrouvaient bien loin de leur village mais les anciens leur avaient dit que c’était le long de ce canal, alors ils avaient navigué jusqu'ici ! Une fois la pirogue amarrée, ils empoignèrent chacun leur petit baluchon et pénétrèrent lentement dans la moite pénombre, toute chargée de l'odeur âcre de l'humus, ici éclairée d'un vol de plumes écarlates, là, illuminée d'un trait de lumière tombant du ciel. Partout, de la canopée aux plantes rampantes, fusaient inlassablement, comme diffusés en boucle, des cris perçants, des sifflets stridents, des craquements et des bourdonnements. Tous trois savaient que la grande forêt sombre est la même partout: mille périls à éviter et mille merveilles à admirer.

Enjambant, escaladant les énormes racines en échafaudages des maîtres du lieu dont ils ne verraient jamais la cime, les trois garçons avançaient prudemment sur le sol meuble grouillant de vie. Un peu comme dans une cathédrale aux piliers vertigineux de hauteur, Chico, Raoni et Kanato veillaient à ne pas déranger l'esprit de la forêt. Religieusement, ils écartaient avec précaution les branches qui gênaient leur passage, frôlaient délicatement les feuillages avec leurs jambes et prenaient soin de ne perturber aucun animal dans ses activités diurnes. Le sang des seringueiros coulait dans les veines des trois garotos et ils savaient ce que leur peuple devait aux arbres. Ils étaient venus jusque là pour retrouver la plante ancestrale qui sauverait leur village et leurs familles… Ils la rapporteraient mais cela ne devait pas nuire à la grande forêt !
Après avoir marché longtemps, un peu découragés de n'avoir toujours rien trouvé de prometteur à glisser dans leurs baluchons, les trois gamins s'immobilisèrent brutalement! Aucun jaguar ni puma, pas le moindre serpent vert, pas même une impressionnante mygale face à eux! Non! Des voix ! Juste des voix humaines aux sonorités inconnues, des cris enthousiastes et des rires clairs qui se mêlaient aux bruits coutumiers de la forêt. Sans échanger le moindre mot mais se comprenant d'un regard, les trois garçons s'approchèrent doucement de l'endroit d'où venaient les voix et quelle ne fut pas leur surprise quand ils virent... une poignée d'hommes enfermés dans une cage et quelques autres s'agitant tout autour.

Oublié l'Hevea brasiliensis ! Perdu de vue l'enjeu majeur de leur mission au plus profond de l'immense forêt ! Les gamins intrigués et inquiets à la fois s'approchèrent un peu trop près et finirent pas se faire remarquer. Les hommes prisonniers de la cage comme ceux à l'extérieur leur firent signe d'approcher avec un large sourire amical et quelques mots en tupi...



Curieux, Raoni fut le premier à répondre à l'invitation et à franchir les quelques mètres qui le séparaient de la cage. Ses deux compagnons l'imitèrent bientôt. Dans un chaleureux et vivant mélange de portugais et de tupi, petits et grands expliquèrent les raisons qui les avaient amenés jusque là. Kanato raconta la détresse de leur village et l'inexorable désertion de ses habitants vers la ville. Chico expliqua que ses amis et lui-même avaient défié les vieux sages du village et s'étaient engagés à rapporter des plants sains d'hévéa pour remplacer petit à petit tous les arbres abattus de leur plantation. Des familles entières comptaient sur eux!

Les adultes, quant à eux, présentèrent aux gamins leur projet de film et leur montrèrent quelques photos d'animaux qu'aucun des trois garçons n'avait jamais vus et qu'ils pensaient n'être que des légendes comme le dauphin rose, l'hoatzin huppé, le kinkajou ou le peixe-boi. Le film "Amazonia" devait raconter l'histoire d'un petit singe capucin né en captivité qui se retrouvait perdu dans la forêt amazonienne suite à un accident d'avion...
Ils parlèrent de leurs univers loin des mondanités, échangèrent sur la nature et ses beautés, partagèrent leurs repas, se firent des confidences sur leur humanité... Le temps passa très vite, au plus profond de la grande forêt, ce soir-là! Après une nuit peuplée de rêves inattendus, d'animaux méconnus et d'avions dans les nues, les trois enfants se réveillèrent les premiers, quittèrent sans un mot le site du tournage et reprirent leur quête, plus déterminés que jamais à préserver leur forêt contre la prédation humaine et le non respect de la vie sauvage.

La veille, un des guides leur avait donné une carte qui permit aux garçons de trouver rapidement de jeunes plants de seringueira. Ils les prélevèrent avec délicatesse puis ils retournèrent vers leur pirogue avec leur précieux butin, impatients de tracer un jour prochain les réguliers sillons sur les troncs gigantesques...


Texte publié dans le défi du samedi

14 commentaires:

  1. Splendide histoire, si vivante que l'on s'y croirait. La touffeur moite de la forêt-reine est palpable sous ta plume. Personnellement, emportée sous d'autres cieux et par le flot attendu et salutaire de mon premier week-end de vacances, je n'ai pas participé au défi: cette pirogue n'aurait su m'inspirer aussi bien que toi, de toutes façons...
    Bises copine

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    1. Merci pour tes compliments, Célestine!
      Ta balade sous d'autres cieux, comme tu le dis, t'était indispensable et les flots de l'Amazone t'auraient emportée trop loin sans doute pour que tu aies le temps de revenir avant la reprise...
      Bises d'Ep'

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  2. Magnifique texte, manquaient quelques réducteurs de têtes et autres sarbacanes avec flèches enduites de curare, mais je ne t'en veux pas ];-D
    Allez une bise (point de curare t'inquiète)

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    1. Merci Andiamo pour ton enthousiasme.
      J'avais envisagé quelques sacrifices humains mais je ne sais pas raconter les idées noires de l'humain (j'en ai eues suffisamment par le passé!), je préfère le vert!
      Je prends tes bises sans crainte!
      Bises d'Ep'

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  3. Réponses
    1. Si ça te plaît toujours, je suis contente.
      Re-merci! ;o)

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  4. Cette histoire est stupéfiante car la forêt vierge m'a toujours intriguée. Cette humidité chaude, cette végétation insolite, ces vies innombrables qui y vivent, ces peuplades qui savent cohabiter avec cet univers hostile, tu as réveillé ma curiosité et tu as su si bien raconté tout cela ! Ces personnages enfermés dans cette cage m'ont fait attendre le moment où le gros chaudron bouillonnant allait les cuire à point ... Mais c'était un film et "Amazonia" doit être un beau sujet.
    Bravo encore une fois et bonnes vacances.
    BIZZZ de DOUCY.

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    1. Sois rassurée, Doucy, avec moi, pas de court-bouillon de bipède ni de trucs qui donnent des cauchemars. Juste un zeste de suspense pour tenir en haleine...

      Merci pour ton commentaire.
      Bises d'Ep'

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  5. Super ton histoire, .On croirait que tu y vis dans cette forêt amazonienne . La cage m'a un

    peu effrayée avant de lire.Bravo Ep'
    Bon week ens .Bises bourbonnaises

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    1. Je suis une fille des bois... les arbres sont mes amis (moins les bestioles qui vivent dedans mais ils sont chez eux!) alors j'aime bien raconter la forêt.

      Bises à toi et merci pour ton gentil commentaire!

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  6. Deux mondes qui se rencontrent ... qu'en sortira-t-il ?

    Belle incursion dans "l'enfer vert" ...

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    1. J'ai peur pour notre monde si maltraité mais comme le colibri et comme toi, je fais ce que je peux à mon niveau. Loin de la forêt amazonienne, il y a déjà beaucoup à faire...

      Sourire d'Ep'

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